Prémisses de la sémantique générale

(Alfred KORZYBSKI)

Le langage n'est pas simplement un outil mis à notre disposition. Il exerce sur nous une influence déterminante en modelant notre représentation du réel. Il possède une logique interne liée à sa structure.

C'est un merveilleux outil qui nous permet de penser, communiquer, démontrer, prouver, argumenter, ce dont nous ne nous privons pas. Nous oublions malheureusement régulièrement que nos pensées et nos affirmations portent sur des représentations des choses, et non sur les choses elles-mêmes. Les idées que nous nous faisons des choses ne sont pas les choses elles-mêmes, les sagesses orientales le savent depuis longtemps.

Or, l'oubli de ce point nous conduit à des réactions qu'Alfred KORZYBSKI a appelées "réactions sémantiques". Autrement dit, nous réagissons au "sens" que nous attribuons au langage, sans prendre le minimum de recul nécessaire pour vérifier si cette réaction est adaptée à la situation.

Pour ne pas oublier ce point crucial dans notre appréhension du réel (au sens propre : de la manière dont nous l'appréhendons), les prémisses de la sémantique générale sont un outil puissant.

 
 

1. Une carte n'est pas le territoire qu'elle représente

Appliquée au langage : un mot n'est pas la chose qu'il désigne.
 
Exemples de réactions sémantiques conséquentes de l'oubli de cette prémisse
  • Lors de la ré-impression des cartes de visites professionnelles de l'ensemble de l'entreprise, le titre de certains managers a été changé : le statut de Jacques Dupont n'est plus désigné par "Responsable de la maintenance et des travaux", mais juste "Responsable de la maintenance". Il entre immédiatement dans une rage épouvantable, persuadé d'une tentative de sa hiérarchie de lui retirer sans préavis une part de ses responsabilités.
  • En réunion, un collègue estime que la proposition d'Isabelle Martin est "inadaptée" (il entend par là : inadaptée au cas à traiter, car risquant d'avoir des conséquences plus coûteuses que le problème qu'elle est sensée résoudre). Isabelle Martin entend dans ce mot "à côté de la plaque", "incompétente" et se sent mortellement blessée. C'est pour elle la pire des injures. Tétanisée, elle se trouve brutalement coupée de ses possibilités d'argumentation et de répartie. Elle se sent elle-même littéralement "inadaptée".
 
 

2. Une carte ne couvre pas tout le territoire qu'elle représente

Appliquée au langage : un mot ne recouvre pas toute la chose qu'il désigne.
 
Exemples de réactions sémantiques conséquentes de l'oubli de cette prémisse
  • Lors de son entretien annuel, Jacques Dupont s'entend dire qu'il fait parfois preuve de rigidité dans la manière dont il applique les procédures, ce qui nuit au fonctionnement de sa direction. Il en déduit: "Je suis rigide" et en conçoit immédiatement un profond désespoir. Concentré sur cette émotion, il n'entend pas son supérieur lui faire part des qualités qu'il décèle par ailleurs chez lui.
  • Isabelle Martin apprend que M., membre de son équipe, est syndicaliste. Elle en conclut immédiatement qu'elle ne peut pas lui confier de responsabilités. Etre syndicaliste, pour elle, signifie se préoccuper uniquement de la défense des salariés (et non plus de la bonne marche de l'entreprise).
 
 

3. La carte est auto-réflexive

Appliquée au langage : le langage, en même temps qu'il parle de la chose qu'il désigne, parle de lui-même.
 
Exemples de réactions sémantiques conséquentes de l'oubli de cette prémisse
  • Jacques Dupont ne supporte pas la manière froide et expéditive dont son supérieur lui parle. Il lui indique qu'il a besoin de davantage d'explications sur ses objectifs. En entendant le terme "explications", le supérieur s'irrite. Il explique qu'il n'a pas le temps d'expliquer davantage. Jacques Dupont s'indigne : "Vous voyez bien  que vous n'expliquez rien !"... et ainsi de suite.
  • S'adressant à son assistante, Isabelle Martin lui dit : "Vous ne devez pas m'envoyer un mail pour me prévenir de mes changements de planning. Je vous prie de venir me les signaler oralement." L'assistante répond : "Lorsque je vous les signale oralement, vous risquez de les oublier et de me reprocher de ne pas vous avoir prévenue." Isabelle s'énerve : "Si vous me parlez sur ce ton, évidemment je ne peux pas me souvenir de ce que vous me dites." L'assistante répond : "Je vous parle sur un ton normal"... et ainsi de suite...